Le cacaoyer en Guadeloupe : un trésor que j'ai décidé de réintroduire dans mon jardin
Toujours dans cet esprit d’(ou plutôt de semi-) autonomie alimentaire qui m’habite depuis plusieurs années, j’ai décidé de planter et de mener des recherches autour des cacaoyers (Theobroma cacao, notamment des criollo et trinitario présents en Guadeloupe). Un besoin profond, presque instinctif. Un geste simple, mais aussi un acte militant à mon échelle. Je me suis donc procuré des plants et des cabosses issus d’un ancien cacaoyer local, sain, cultivé naturellement dans une forêt primaire du Nord Basse-Terre, présent sur le territoire depuis plusieurs décennies.
Sachant qu’il n’existe pas de filière cacao structurée en Guadeloupe, bien que certaines personnes et quelques agriculteurs en transforment encore de petites quantités, je me suis naturellement demandé pourquoi. Mes parents et mes grands-parents en ont toujours connu, et ont bien constaté leur disparition progressive au fil des années. Il y en avait pourtant beaucoup autrefois, même une filière mais le cyclone Okeechobee du 12 septembre 1928 a ravagé l'île. Il en existe actuellement parfois à l’état semi-sauvage, aux abords d’anciennes sucreries, d’anciennes chocolateries, habitations, dans les jardins familiaux… pour ne citer que ces exemples. Au début du XXᵉ siècle, la production de cacao en Guadeloupe atteignait encore des volumes significatifs, estimés entre 1 000 et 2 000 tonnes par an entre 1900 et 1927. Cette dynamique s’est progressivement essoufflée dans les décennies suivantes : autour des années 1940, la production chute fortement avant de se stabiliser à environ 150 tonnes annuelles. Une partie de ce cacao alimentait alors deux chocolateries locales aujourd’hui disparues. Le reste était majoritairement transformé selon les usages traditionnels en bâton de kako, une forme artisanale emblématique de la culture alimentaire guadeloupéenne. (cf: DAAF Guadeloupe).
De nos jours, il n’y a pas de culture organisée autour de cette plante (gros pincement au coeur).
Et dans ce désir de souveraineté alimentaire, mêlé à un attachement très personnel, presque affectif, pour le cacao, il m’en fallait absolument un minimum. Toujours dans un esprit de transmission avant tout, afin de préserver notre culture guadeloupéenne si riche et si précieuse, notre savoir faire, notre héritage qui inspire et fascine le monde.
Redécouvrir le cacao en Guadeloupe, ce n’est pas seulement parler de chocolat. C’est redécouvrir une plante du quotidien. Une plante de transmission. Une plante du territoire.
Comment ai-je réintroduis le cacaoyer dans mon jardin créole?
Tout d'abord, j'ai mis en terre des plants d'environ 1 an en agroforesterie. Je les ai mis à l'ombre en dessous d'un avocatier et d'un arbre à pain, à proximité de pois d'angole, bananiers, manguiers, caféïers, orangers, goyaviers, papayers. En effet, il vaut mieux planter le cacaoyer en agroforesterie car celui-ci n'est pas très tolérant au plein soleil surtout durant ces premières années. Ce modèle répond à la logique écologique du jardin créole. C'est à dire que ce type de jardin repose sur : une diversité des espèces, un étagement naturel de la végétation, une production répartie dans le temps, un sol protégé par la couverture végétale, une complémentarité entre plantes alimentaires et médicinales.
Comment ai-je planté mes fèves de cacao ?
C'est à partir de cabosses très mûres que je l'ai fait. Les fèves sont fraîches bien que les cabosses soient très mûres, d'ailleurs, celles-ci ont une forte odeur. En tout, j'ai pu mettre en terre environ 130 fèves pour 3 cabosses de cacao.
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| cabosses de cacao très mûres |
| fève de cacao mise en terre |
Pourquoi le cacao est aujourd'hui discret dans le paysage guadeloupéen
Pour rappel, avant le déclin progressif de sa culture du cacao, la Guadeloupe produisait encore entre 1 200 et 2 000 tonnes de fèves par an dans les années 1920, preuve que le cacaoyer occupait alors une place bien plus importante dans les systèmes agricoles locaux qu’aujourd’hui. Cette dynamique s’interrompt brutalement après le cyclone dévastateur de 1928, qui détruit une grande partie des cacaoyères de l’archipel. Dans les décennies suivantes, la reconstruction agricole s’oriente prioritairement vers des cultures jugées plus rentables et structurantes pour l’économie d’exportation, notamment la canne à sucre, puis la banane à partir du milieu du XXᵉ siècle. Progressivement, le cacao disparaît des grandes surfaces cultivées pour se maintenir essentiellement dans les jardins familiaux et les parcelles secondaires.
La relance d’une véritable filière cacao en Guadeloupe reste aujourd’hui complexe, non seulement pour des raisons historiques, mais aussi pour des raisons agronomiques et techniques. Le cacaoyer est en effet une culture exigeante dans le temps long : il faut généralement attendre trois à cinq années avant les premières récoltes, et davantage encore pour atteindre une production régulière. À cette temporalité s’ajoute la nécessité de maîtriser plusieurs étapes essentielles de transformation après récolte : fermentation, séchage et torréfaction qui conditionnent directement la qualité finale des fèves. Autrefois intégrées aux pratiques domestiques ou aux petites unités locales de transformation, ces étapes ont progressivement disparu avec la restructuration agricole du territoire au cours du XXᵉ siècle. Par ailleurs, l’organisation agricole guadeloupéenne s’est durablement construite autour de cultures d’exportation structurées, soutenues par des filières techniques et économiques puissantes. Dans ce contexte, le cacao n’a pas disparu du paysage : il est resté présent, souvent discret, dans les jardins créoles, les vergers familiaux et les parcelles héritées, conservant ainsi une place silencieuse mais persistante dans la mémoire agricole et végétale de l’archipel.
Aujourd’hui encore, cette présence diffuse constitue un atout précieux pour envisager une redécouverte progressive du cacao pays, non plus comme culture industrielle de volume, mais comme ressource agroforestière locale à forte valeur patrimoniale, écologique et qualitative.
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ZOOM sur la filière cacao en Martinique
La relance du cacao en Martinique : un modèle inspirant pour les Antilles
La Martinique connaît depuis une dizaine d’années une renaissance progressive de la filière cacao, autrefois florissante mais presque disparue au XXᵉ siècle. Cette relance repose sur une stratégie structurée combinant patrimoine agricole, diversification économique et valorisation du terroir. Aujourd’hui, ce retour du cacaoyer illustre le potentiel des micro-filières agricoles tropicales de qualité dans les territoires insulaires.
Une culture historique presque disparue
Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, la Martinique produisait plusieurs milliers de tonnes de cacao par an. Mais la culture a progressivement été abandonnée au profit de la canne à sucre, jugée plus rentable à l’époque. Au début des années 2000, il ne restait plus que :
- environ 4 hectares de cacaoyères
- soit près de 4 000 arbres seulement
La filière était alors considérée comme moribonde.
Une relance structurée depuis 2012
Le redémarrage de la production débute en 2012 grâce à une initiative coordonnée par le Pôle d’agro-ressources et de recherche de Martinique (PARM) avec le soutien d’acteurs publics et agricoles locaux.
Les actions principales :
- repérage des anciennes parcelles
- réhabilitation des cacaoyères existantes
- formation des producteurs
- relance des techniques traditionnelles (récolte, fermentation, séchage)
Ces étapes sont essentielles dans toute reconstruction de filière cacao.
Une filière aujourd’hui en pleine expansion
Depuis 2015, l’association Valcaco rassemble les producteurs martiniquais et structure la filière.
Résultats concrets :
- environ 50 producteurs impliqués
- 130 hectares replantés
- production passée de 200 kg en 2013
- à 4 tonnes en 2023
- objectif : 70 à 100 tonnes d’ici cinq ans
Cette progression illustre la faisabilité d’une relance cacao dans un territoire antillais.
Un cacao reconnu au niveau international
Malgré des volumes encore modestes, la qualité du cacao martiniquais est déjà reconnue :
sélection parmi les meilleurs cacaos mondiaux aux International Cocoa Awards 2017
nouvelle distinction internationale en 2024
Cela confirme le potentiel des cacaos caribéens sur le marché du cacao fin et d’origine.
(Source : Le Monde)
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Le cacao pays : une richesse végétale encore sous-estimée
Le cacao cultivé dans un jardin guadeloupéen n’est généralement pas un cacao standardisé, issu de filières industrielles uniformisées. Il provient le plus souvent de semis anciens transmis localement, naturellement adaptés au climat tropical humide de l’archipel et intégrés depuis longtemps dans l’équilibre du jardin créole. Ces cacaoyers poussent rarement en monoculture : ils évoluent au contraire au sein d’un écosystème végétal vivant et diversifié, aux côtés de fruitiers, de plantes médicinales et d’essences d’ombrage. Cette manière de cultiver le cacao, plus proche des pratiques traditionnelles que des logiques intensives, favorise l’expression d’une grande variabilité naturelle entre les arbres. Chaque cacaoyer peut ainsi présenter des caractéristiques légèrement différentes, que ce soit dans la forme des cabosses, les arômes des fèves ou le rythme de production. Cette diversité, souvent invisible à première vue, constitue pourtant une véritable richesse biologique locale. Elle participe pleinement à la préservation de la biodiversité cultivée en Guadeloupe et renforce l’intérêt patrimonial du cacao pays dans les jardins de l’archipel.
Pourquoi le cacao retrouve aujourd’hui sa place en Guadeloupe
Depuis quelques années, plusieurs évolutions expliquent le regain d’intérêt pour le cacao local en Guadeloupe. On observe d’abord une redécouverte progressive du jardin créole, reconnu aujourd’hui comme un modèle agricole résilient, diversifié et particulièrement adapté aux réalités climatiques et culturelles de l’archipel. Parallèlement, l’intérêt pour les productions locales et les circuits courts ne cesse de grandir, porté par une volonté collective de mieux valoriser les ressources du territoire. Cette dynamique s’accompagne aussi d’une recherche d’autonomie alimentaire partielle, à l’échelle des familles comme des exploitations agricoles, dans un contexte insulaire où la question de la souveraineté alimentaire devient centrale.
Le développement de pratiques inspirées de l’agroforesterie tropicale contribue également à remettre en lumière des espèces longtemps présentes dans les paysages guadeloupéens, dont le cacaoyer fait naturellement partie. À cela s’ajoute un intérêt renouvelé pour la préservation du patrimoine végétal caribéen, encore largement présent dans les jardins mais souvent peu identifié comme une richesse stratégique.
Dans ce contexte, le cacao réapparaît progressivement non seulement comme une plante du passé, mais aussi comme une plante d’avenir pour les jardins, les territoires et les nouvelles formes d’agriculture locale.
Le cacao dans les jardins familiaux : une plante de transmission
Dans le jardin créole traditionnel, certaines plantes ne sont pas cultivées uniquement pour produire rapidement. Elles sont plantées pour accompagner le temps long, structurer l’espace et traverser les générations. Le cacaoyer fait partie de ces arbres discrets mais profondément ancrés dans le paysage végétal guadeloupéen. Planter un cacaoyer aujourd’hui, ce n’est pas seulement ajouter un arbre fruitier à son jardin. C’est aussi enrichir la diversité végétale de son espace, préserver une espèce locale longtemps présente dans les systèmes domestiques, et contribuer à transmettre un savoir végétal hérité des pratiques anciennes. C’est, à une échelle simple mais concrète, participer à la continuité d’un paysage agricole et culturel propre à l’archipel.
Dans de nombreux jardins de Guadeloupe, le cacao est encore là. Parfois discret, parfois oublié, souvent relégué à l’arrière-plan d’autres cultures plus visibles. Pourtant, il continue de pousser silencieusement, témoin d’un équilibre ancien entre agriculture familiale et biodiversité locale.
Et peut-être, aujourd’hui plus que jamais, prêt à retrouver naturellement sa place.
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